En milieu de la matinée, après une série de témoignages sur la difficulté d'être gay, Daniel Defert – qui a fondé Aides en 1984, devenue la plus importante association de lutte contre le sida en Europe – a pris la parole. Et d’un coup, déclare, presque énervé : «J’ai entendu des plaintes. Notre vieillesse, faut-il le rappeler, est une victoire. Nous aurions dû mourir. Et nous sommes là. Il faut continuer dans cette lutte. Nous pouvons être un exemple, et en tout cas, construire à partir de cette victoire.»

Se battre donc. Toujours. Innover aussi. A l’heure où la prise en charge de la grande vieillesse prend parfois l’allure de naufrage, l’exemple viendrait-il des… gays ? Ce fut, en tout cas, le fil conducteur la semaine dernière de ce colloque LGBT sur le thème «Vieillir sans tabou», organisé par l’association Grey Pride. Un colloque aussi passionnant que déroutant, avec une volonté affichée de ne pas fuir les problèmes à venir. «Vieillir dans notre société devient quelque chose d’indicible, d’inmontrable, a détaillé Francis Carrier, organisateur du colloque. On réduit la plupart du temps la vieillesse à des aspects techniques et financiers. Combien d’Ehpad ? Quel coût pour l’autonomie ? Combien de salariés ? Mais rien sur le regard que porte notre société sur la vieillesse et sur la place des vieux et des vieilles dans le tissu social.» 

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Ou encore : «Etre vieux ce n’est pas une identité. Pourtant c’est ce que nous faisons en considérant que la vieillesse vient supplanter toutes les autres caractéristiques d’un individu : plus de rôle social, familial, d’histoire, d’orientation sexuelle… Simplement, nous voilà vieux, vieille. Etre vieux, ce n’est pas un délit !» Plus grave encore :«Les résidences dans lesquels nous regroupons nos vieux se rapprochent plus d’un modèle carcéral que d’un chez soi douillet et confortable : lieux impersonnels, clos, souvent à l’écart, contraints par les normes d’hygiène et de collectivité, dans lesquels on perd toute responsabilité, toute liberté.»

Appartement participatif

Résister donc, et d’abord sur l’habitat, avec une table ronde sur le thème «Quelles alternatives à vivre seul-e chez soi ou en Ehpad ?», où il s’est agit d’aborder les différentes formes de lieux où vieillir pour les gays. Un premier constat : en France, nous sommes en retard, avec peu d’expériences sur le territoire. L’association Grey Pride invente. Elle est en train de monter un appartement participatif à Paris, avec l’aide la mairie, pour 5 gays. «J’ai vécu vingt-sept ans avec Patrick», raconte l’un des futurs habitants, Habib. Avec Grey Pride, un projet d’habitat collectif s’est mis en place. «C’est toujours long, très long à mettre en place, entre quatre et dix ans, a précisé une spécialiste du logement inclusif (1). On a rédigé une charte où l’on se posait toutes les questions. Là, nous ne sommes que des célibataires, mais que se passera-t-il si l’un se met à vivre en couple dans l’appartement ? Le but était de s’inscrire dans le temps, y vivre le plus longtemps possible.»

Quid de la grande vieillesse ? Est-ce prévu ? «On s’est dit que c’était compliqué, alors on s’est dit discutons d’abord de… la mort»,raconte pour sa part Philippe. Lui, la soixantaine, vit à Montpellier dans un vaste habitat intergénérationnel. «Nous sommes 15, dont 3 gays. Encore minoritaires, explique-t-il, non sans humour. Nous étions à l’origine du projet, mais on voulait un mélange, des hétéros étaient demandeurs aussi. On voulait aussi une famille, des enfants, on voulait des appartements de taille différente, avec des propriétaires, des locataires.» Le bonheur, alors ? «On se dispute souvent, ce n'est pas une communauté, mais il faut arriver à faire des choses ensemble.» Mais pourquoi cela marche-t-il depuis plusieurs années déjà ? «Il n’y a pas d’argent entre nous, en tout cas le moins possible. Il y a des échanges de services. Moi j’ai une chambre d’ami que je peux prêter en échange de jardinage. Cela marche aussi parce que nous sommes à géométrie variable, avec des projets différents. On est pragmatique, avec un souci : être le moins bureaucratique possible.» Et après ? «On va voir comment nous allons vieillir, mais là aussi, on ne veut pas trop rigidifier en avance. On verra.»

Pour tous il s’agit d’éviter le modèle Ehpad. «Les réseaux familiaux se sont effondrés, restent les réseaux affinitaires. C’est sur eux qu’il faut construire nos dernières années, insiste Francis Carrier. On croit que rester chez soi est la solution. Mais bien souvent, le chez soi devient une prison quand on n’arrive plus trop à se déplacer. Puis il devient une porte ouverte quand vont et viennent les personnes censées s’occuper de vous. Il y a autre chose à inventer.»

(1) Le logement inclusif concerne de petits ensembles de logements indépendants proposés à des personnes âgées ou handicapées, associés à des espaces communs. L’idée est de combiner vie autonome et sécurisation de l’environnement. Ils réunissent des personnes souhaitant s’intégrer dans un projet de vie spécifique, souvent à forte dimension citoyenne. En Allemagne, il y en a près de 4 000, en France quelques dizaines.

Eric Favereau