Michel Billé est sociologue, spécialiste des questions relatives aux handicaps et à la vieillesse. Jérôme Pellissier est docteur en psychogérontoligie, auteur notamment de la Guerre des âges(Armand Colin). Libération les a interrogés, séparément, sur la façon dont les plus vieux sont perçus dans la société.

On a parfois l’impression que des personnes âgées se forcent à être dynamiques, légères, utiles, de peur d’être un poids pour ceux qui les entourent.

Jérôme Pellissier : Il y a quelque chose de cet ordre-là. Puisqu’il y a une injonction de notre société à ne pas être âgé, certaines personnes se censurent pour ne pas être rejetées. La peur d’être un poids pour sa famille, d’embêter les proches, revient assez souvent. Il y a des gens qui se sentent presque coupables de vivre. C’est très dangereux psychiquement. Notre société donne à une partie de sa population le sentiment d’être un poids.

Michel Billé : «Que voulez-vous, ce n’est quand même pas de ma faute si je suis pas encore morte» est une phrase qu’on entend souvent. On intègre la faute d’être encore en vie. Cette peur d’être un poids est entretenue par nos manières de parler de la vieillesse. On parle de «prise en charge des personnes âgées». Comment voulez-vous qu’ils ne développent pas une culpabilité d’être encore là ? C’est une scandaleuse expression. Les vieux ne sont pas une charge. On fait le reproche de la dépendance alors que vivre, c’est développer de l’interdépendance. Les vieux ne doivent pas se taire. Avancer en âge, c’est d’abord une chance.

La grande vieillesse est-elle un impensé ?

J.P. : J’en suis persuadé. La société arrive à penser la fausse vieillesse. Il y a tout un discours autour des seniors, des retraités actifs qu’on qualifie à tort de personnes âgées alors que ce sont juste des adultes qui ne travaillent plus. Mais la vraie vieillesse est très absente de la société. Ce sont des gens qu’on ne voit presque jamais dans les médias. Qu’est-ce que cette période de la vie ? Il y a très peu d’ouvrages sur le sujet, contrairement à l’entrée dans l’âge adulte, l’enfance, l’adolescence. Ils sont d’autant moins visibles qu’une partie de ces personnes vivent de façon isolée, dans des établissements retranchés.

Pourquoi ne veut-on pas les voir ?

J.P. : Un des changements majeurs de ces derniers siècles est le lien entre la période de la vie et la mort. Jusqu’à il y a à peu près un siècle, la mort était liée à l’enfance, ce sont les enfants qui mouraient le plus. Aujourd’hui, c’est exactement l’inverse. Plus les gens sont âgés, plus on les associe à la mort. Or nous vivons dans une société où la mort est cachée. Jamais il n’y a eu aussi peu de rituels sur la mort qu’aujourd’hui. On déguiserait presque les corbillards en taxis. La société est très centrée sur des valeurs comme la performance, la jeunesse, la rapidité. On a un modèle de l’humain surpuissant, actif, en pleine forme, prenant soin de lui. Le très vieux nous met donc mal à l’aise si on veut maintenir cette illusion de jeunesse et de performance constante. Il interroge le fantasme de l’homme du XXIe siècle quasi parfait.

M.B. : On ne veut pas les voir d’abord pour une raison personnelle et intime. Nous avons une extraordinaire tendance à regarder notre vieillesse comme une période de notre vie qui nous rapproche de la mort au lieu de la regarder comme une période de vie qui nous sépare encore de la mort. La deuxième raison est sociétale : il y a une peur de devoir consacrer des moyens à la vieillesse. On les tolère donc à condition qu’ils restent jeunes. Nous ne sommes sociétalement autorisé à vieillir que si la vieillesse ne se voit pas. Nous développons des stratégies extraordinaires pour ne pas voir la vieillesse : en la cachant dans des Ehpad, mais aussi en dissimulant les rides, les cheveux blancs, en n’adoptant pas des comportements de vieux…

On voit donc la vieillesse uniquement comme un amoindrissement ?

J.P. : La conception du vieillissement dans notre société est centrée sur les caractéristiques physiques. Mais la pensée ne suit pas le même destin que le corps : à 90 ans on peut penser mieux qu’à 30. Or, on a du mal à concevoir qu’on peut être physiquement fragile tout en étant intellectuellement dans une autre réalité, à se dire que tout n’est pas cohérent entre le corps et la tête. Pendant longtemps, on a considéré les enfants comme des adultes immatures, et non comme une période spécifique de la vie. De la même façon, la très grande vieillesse est conçue comme de l’adulte en moins, alors que c’est une période spécifique.

Cette vision ne va-t-elle pas parfois jusqu’à une certaine déshumanisation ? On renvoie le vieux à son poids économique…

M.B. : C’est ça. Le rapport collectif à la vieillesse est imprégné d’un présupposé d’inutilité dans une société où tout se mesure à l’utilité. Il y a deux sortes de concitoyens : les actifs qui bossent et rapportent et les inactifs qui ne bossent pas et coûtent. Ils deviennent suspects de profiter du système : ces salauds de vieux qui vont laisser une dette aux jeunes générations. Comme si eux n’avaient pas déjà participé. Au lieu de voir l’argent consacré à la vieillesse comme un investissement, on le voit seulement comme une dépense.

La société a-t-elle intégré l’allongement de la vie ?

M.B : Je pense qu’on ne l’a pas intégré. J’en veux pour preuve l’adoption de la loi sur «l’adaptation de la société au vieillissement». C’est faire l’aveu que la société française est passée à côté de cette réalité.

J.P. : On le sait par le vécu, mais ça n’a pas été intégré. On est sur le même modèle de fonctionnement qu’il y a cinquante ans, quand les gens mouraient presque à l’âge de la retraite. C’est le schéma classique : travail, famille puis un peu de glandouille. Or aujourd’hui, à 70 ans, il y a des gens en pleine forme, qui ont envie de faire des choses, de reprendre leurs études, de s’investir dans des activités associatives. Ça, c’est totalement inédit, cette transition entre l’âge adulte et la vieillesse.

Chaque époque a-t-elle sa vision des vieux ?

M.B. : En effet. Il y a par exemple une bascule dans les années 50-60. L’accélération de la mécanisation vient disqualifier l’expérience et le savoir des vieux. Ce n’est plus considéré comme quelque chose qu’il faut valoriser et transmettre. On parle d’ailleurs du maintien des seniors dans l’emploi. Au-delà de 50 ans, l’expérience acquise est considérée comme dépassée. Notre société disqualifie l’âge.

J.P. : Le point commun à quasiment toutes les époques sauf la nôtre est d’avoir une vision oscillant entre un pôle très positif - on valorise l’expérience, la sagesse, on confie aux plus vieux des formes de pouvoir - et une vision beaucoup plus négative - la vieillesse associée au gâtisme. La particularité de la nôtre, c’est qu’il y a moins de discours positifs. L’association avec la sagesse est beaucoup moins fréquente. Prenez la France du XIXe : le gars qui pendant quatre-vingts ans a vu comment se déroulait l’artisanat, la météo, la vie des champs… il a des choses très précieuses à dire pour la communauté. Aujourd’hui, quelqu’un qui dit «je vais vous apprendre ce qu’était l’informatique il y a quarante ans», vous rigolez. L’obsolescence des savoirs est très rapide dans beaucoup de disciplines.

Dans notre société où tout va très vite, il y a une permanente course à la nouveauté. Les vieux en souffrent-ils ?

J.P. : Oui, je l’entends. Plus on est âgés, plus on a le désir de transmettre, or quand on a l’impression que la génération à qui on essaie de transmettre dit «ça m’emmerde», ça peut être cause de souffrance. Commencer une phrase par «de mon temps», ça veut dire qu’on ne ressent plus le temps actuel comme étant le sien.

Charlotte Belaich