Grey PRIDE

Grey PRIDE

Ma vie à l'envers

Petite chronique inattendue d'une vieillesse sans tabou

 

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Aujourd’hui 81 ans. Il m’aura fallu tout ce temps… Mes parents savaient ce que l’on devait paraître. A Bordeaux, pas de place pour la fantaisie quand on est éduqué dans une famille bourgeoise, on sait tenir son rang. J’ai vite appris tout ce que je devrais faire dans la vie, j’ai mis plus de temps à comprendre ce que j’avais envie de vivre.

Mes désirs d’adolescents auraient dû m’éclairer sur les motifs de mon mal-être, mais je n’ai pas compris, ou du moins la pression paternelle était telle que j’ai vite enfoui au fond de moi ces désirs illicites.

Je me suis donc marié en toute bonne foi, j’ai eu des enfants et mes désirs inconscients m’ont projeté dans un mal-être qui m’a rendu presque fou. Dépression, phobie, ont été l’objet de traitement pendant des années de mon psychiatre préféré. Un bel homme qui m’a sans doute permis de comprendre peu à peu que mon transfert n’était pas seulement lié à ma thérapie, mais à mon moi plus profond.

On vient d’annoncer à Chantal, ma femme son début d’Alzheimer. Les enfants ne sont plus là, ils font leur vie. La maladie progresse vite ; le placement dans une maison spécialisée est vite nécessaire.

Mes séances de psy, dérivent ; ma liberté retrouvée ?

Je tolère, je comprends, j’accepte. J’aime les hommes. Et si la vieillesse était l’âge de la liberté ?

Comment retrouver le temps perdu ? Ma phobie sociale reste bien présente. Je décide de m’initier à l’informatique. Mes essais, mes manipulations pour aller sur des sites d’hommes nus, sont bien sûr déjà satisfaisants mais l’ordinateur tombe régulièrement en panne. Je suis très en froid avec tout ce qui est mécanique ; voiture, vélo, plomberie et bien sûr ordi.

Après plusieurs dépannages coûteux et inutiles, ma meilleure amie, ma confidente, me signale qu’elle fait venir chez elle un jeune étudiant de confiance et sérieux, qui s’y connaît.

Trois mois se passent… Je ne peux appeler un inconnu au téléphone. Finalement, c’est ma fille, lors d’un passage, qui l’appelle et prend rendez-vous.

10 septembre, sonnerie à la porte. J’ai pris juste deux pipettes de mon médicament pour ne pas trembler.

Entre un grand mec, pas mal, jeune, 26 ans… Assez froid. Je sens que je ne vais pas pouvoir, pas plus qu’aux dépanneurs classiques, montrer mon ordinateur «gay et porno».

Il me voit abasourdi, tétanisé, à l’idée de lui montrer l’objet concupiscent.

Mais il me dit calmement :«Mme V. m’a prévenu… Montrez-moi votre ordi… Je suis trahi… J’ouvre ce PC de débauche, plein de mecs sublimes, en photos, en actions dépravées, comme on disait au catéchisme de mon enfance…

Pour me mettre en confiance, comme il me sent très tendu il signale négligemment : «Je suis parfois bi, vous savez quand j’ai un peu bu… et puis je suis comme Saint-Exupéry, les différences des autres m’enrichissent.»

Donc il ouvre, remet en route, simplifie, l’ordinateur XXX et on bavarde beaucoup ensuite. Sidéré, je me vois en train de raconter à ce jeune inconnu qui me met en confiance, des choses que je n’ai parfois même pas dites à mon psy. Il revient trois fois cette semaine puis il disparaît 15 jours pour déménager et aller voir sa copine en province… puis je le revois début octobre.

Il fait des heures d’initiation à l’informatique ou du baby-sitting pour payer un studio hors de prix dans le centre-ville ; on se met alors d’accord pour 3 heures par semaine. On bavarde… et il me dit «si vous avez quelque chose à me demander, n’hésitez pas, vous savez que…»

Pris d’une invraisemblable audace je murmure : «Je voudrais te voir tout nu». Après 81 ans de réserve, de peur des gens, je suis paniqué avant d’avoir même fini ma phrase. Mais il me regarde et me répond : «et où est le problème ?», l’instant d’après je suis tétanisé d’éblouissement : 187cm de perfection. Jamais vu.

Mes évangiles remontent. St Thomas l’incrédule. Si je ne touche pas, je n’y croirai pas. Poser la main sur lui, d’abord ici, puis là et enfin… Oh… là…!!!

Son sourire est calme, un peu narquois mais gentil. «Il suffit de demander»… mais il est 18h… il a un autre cours…

Le samedi suivant, les ordis ayant foiré dans la semaine (châtiment divin pour mon égarement) Stephan s’y attelle, remet les choses en place…; un temps de flottement. «À quoi pensez-vous?» je dois rougir. «On serait peut-être mieux sur le canapé, alors». Si j’arrive à donner le change côté silhouette, habillé… là je panique un instant…» allons… et me voilà, petit, vieillard solitaire près de lui à contempler avec effarement ce corps abandonné et ce visage souriant et incroyablement gentil… des yeux, un regard, un sourire. Je chavire…

Octobre, novembre, décembre… les semaines dont tous les jours se ressemblaient depuis le départ de Chantal, deviennent brusquement plus longues. Ce ne sont plus sept jours semblables mais un samedi fabuleux et j’attends ensuite six jours… le suivant.

Pour la première fois de ma vie, je passe le 31 décembre avec lui de 18 à 21h…; il va passer la nuit de réveillon avec des copains à Talence.

Puis revient le dimanche à 15h… Champagne et tartelette… j’en ai la tête qui tourne rien que de le raconter… Comme «on peut tout se dire» il me signale qu’il a un souci outre son loyer : les impôts… Je les lui avance. Moyennant quoi, il viendra en plus du samedi, dix dimanches matins. Le samedi soir il couche chez Père et Mère (grande famille des Chartrons) et me voilà embarqué, ayant pour la première fois de ma vie «pris une décision tout seul».

Avec mon bogoss 5h/hebdo… mon psy est perplexe devant cette relation somme toute «tarifée» c’est bien un réflexe d’analyste, ça !

Il dit «nous sommes dans une situation de Partenariat Affectif»

Mes filles sont aussi perplexes. La plus secrète ne dit rien ; mais par SMS de «bons WE». Hélène, mon autre fille, se doute de quelque chose, mais ne peut y croire… Mais elles doivent se rendre à l’évidence, c’est le premier hiver où elles n’ont pas à se soucier de mes dépressions ou crises d’angoisse.

Il a des limites tout de même. Bizarrement, il ne peut pas tutoyer, question d’éducation. «Je ne tutoie personne». Amusé, je lui rétorque «quand tu baises ta copine, tu lui dis «puis-je entrer, s’il VOUS plaît?» il rit «je ne demande pas, j’entre…» Cela fait quand même drôle à l’issue d’une, disons le mot, fellation, d’entendre «vous avez aimé»? Ah, grand couillon, tu ne peux pas me dire «t’aimes ça?» Ben non…

Tous les samedis et dimanches de cet hiver, le même émerveillement devant ce spectacle, ce corps superbe, offert simplement, et ce sourire comme je n’en ai jamais rencontré.

Un partenariat délicieux. Il me trouve cool, reposant… il s’était défini comme un «frigo affectif» au bout de sept mois, le frigo n’est plus très étanche…

Je découvre un monde inconnu : il évolue dans un milieu correspondant à ses hautes études politiques, et dans le carnet d’adresses de parents de la haute bourgeoisie. Avec moi, il découvre un type de personne dont il ignorait l’existence.

Voilà, les vendredis soir je commence à l’attendre. Cf. «Le renard et le petit prince». Dix minutes avant, je tremble qu’il ne me dis «on arrête», ce qui arrivera.

Comment croire que je sois devenu amoureux ? Lucide, mais… fou de lui… Il y a son corps, oh oui… mais LUI aussi, son mystère, sa vie normale, sa tendresse.

Dès qu’il est là, je défaille…



18/02/2018
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