Grey PRIDE

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Le sexe septuagénaire sans fard ou Doux frottements de peaux fripées

Nouvelles. Le sexe septuagénaire sans fard ou Doux frottements de peaux fripées

Dans « Tard dans la vie, l’amour », l’Américaine Arlene Heyman raconte la vie sexuelle de couples âgées. Avec une vérité féroce mais sans voyeurisme.

LE MONDE DES LIVRES | 09.07.2017 à 15h15 • Mis à jour le 10.07.2017 à 10h39 | Par Florence Noiville 

 « Tard dans la vie l’amour » (Scary Old Sex), d’Arlene Heyman, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Anne Rabinovitch, Christian Bourgois, 272 p., 20 €.

 

L’amour à l’âge mûr. Le thème est dans l’air du temps. Pas seulement en sociologie, à cause de la structure inversée de la pyramide des âges. Mais également en littérature. Après Joie, de Clara Magnani, un roman paru au printemps chez Sabine Wespieser (176 p., 17 €), voici Tard dans la vie, l’amour, d’Arlene Heyman. Mais autant Joie se situe, comme son titre l’indique, du côté de la lumière – méditerranéenne – et de la plénitude – sur fond de cinéma italien –, autant, dans ce recueil de nouvelles, l’Américaine Arlene Heyman explore jusqu’aux aspects les moins avenants de la ­relation physique passé un certain âge. En version originale, Tard dans la vie, l’amour s’appelle d’ailleurs Scary Old Sex, littéralement le « vieux sexe qui fait peur ».

Sous les draps, les émotions sont jeunes

Qui fait peur parce que tabou. Pour la plupart, les protagonistes d’Arlene Heyman sont des couples de septuagénaires. Sans fard, l’auteure – elle-même née dans les années 1940 – évoque leurs corps. Leurs nudités flasques. « Les jungles clairsemées, hétéroclites, de poils noirs, gris et blancs sur la poitrine. » Les « muscles ­filandreux le long des bras et des jambes ». Les chairs usées, « bosselées, couvertes d’excroissances : papules, papillomes, acrochordons, grains de beauté qui doivent être examinés chaque année ».

« Dire la vérité est un aspect important du processus d’écriture », note Heyman. Pour cette psy­chiatre et psychanalyste new-­yorkaise, « l’auteur dit des vérités quand les autres préfèrent prétendre qu’elles n’existent pas ».

Mais ses héros ont beau être ridés « comme sur des tableaux de Lucian Freud », ils ont beau user de subterfuges – souvent drôles – pour compenser les ravages du temps, lorsqu’ils se déshabillent et se retrouvent sous les draps, leurs émotions sont jeunes. Intactes. Semblables à celles qui peuvent envahir un être à n’importe quelle époque de la vie. Une riche palette qui va de l’ardeur fougueuse à l’ennui de la routine en passant par l’assujettissement à « l’activité hygiénique censée vous faire du bien, comme de ­passer du fil dentaire entre les dents qu’on vient de brosser ».

Fil qui nettoie, purifie, relie. Dans la dernière histoire, la protagoniste, une « petite femme agile aux os fins », note non sans humour que ce rendez-vous hebdomadaire devient pour elle « comme de ­téléphoner à ses enfants et de parler à ses petits-enfants » – elle et son deuxième mari en ont « un nombre considérable (elle en a trois […], il en a quatre, elle est en bons termes avec tous, mais bien sûr, elle préfère les siens) : ces coups de téléphone la consolident, la connectent à d’autres êtres, au monde des humains ».

Ni voyeurisme ni vulgarité

Il y a une forme de comique chez Heyman. Ironique, détaché. Prenez le couple de la première nouvelle, Marianne et Stu : « Dans leur cas, faire l’amour exigeait autant de préparatifs qu’une guerre à mener : établir des plans, disposer d’un équipement en parfait état, déployer les troupes et les coordonner au millimètre près, écarter toute action rebelle de peur que le pays vaincu se retrouve à feu et à sang. »

Prenez la femme qui note : « Il entra nu et elle se souvint pourquoi elle n’aimait pas faire l’amour à la ­lumière du jour. » Il y a aussi, comme on peut s’y attendre chez une psychanalyste, un sens de l’observation et une connaissance profonde des émotions. Pourtant, sur un sujet aussi ­délicat, le plus important est de souligner ce qu’il n’y a pas chez Heyman. En l’occurrence, voyeurisme et vulgarité. La prose est crue, féroce, choquante parfois. Mais l’éclairage est toujours le même, celui de la vérité. Nue. Comme les protagonistes. « Je m’enfonce dans les bois sombres et regarde ce qui m’entoure à la lampe de poche : que se passe-t-il ici ? », explique l’auteure.

Hormis la nouvelle dédiée à l’écrivain Bernard Malamud (1914-1986) – qu’Heyman a bien connu – et qui met en scène la liaison d’une étudiante des Beaux-Arts avec un artiste renommé, la différence d’âge – presque toujours dans le même sens, à laquelle nous ont tant habitués les Roth, Singer, Gary ou Woody Allen –, cette différence d’âge n’existe pas ici. Tant mieux. Non seulement, au-delà de cette limite, le ticket des personnages reste valable. Mais il ouvre des portes trop peu poussées en littérature. N’en déplaise à Tourgueniev, le dernier amour mérite autant que le premier que l’on s’y intéresse.

Extrait de « Tard dans la vie, l’amour »

« Il regrettait de ne pouvoir l’emmener plus souvent dans un lieu public – on le prenait sans cesse en photo ces jours-ci –, lui donner plus… Du moins ils allaient ensemble voir un film, parfois deux en fin de soirée, puis ils rentraient “chez eux” et faisaient l’amour jusqu’à 3 heures du matin. Il avait encore une endurance sexuelle remarquable (…). Les quelques amis qui lui restaient lui demandèrent, bien qu’elle les eût priés de s’en abstenir, ce qu’elle ferait si elle avait un bébé et si le père serait là à 4 heures du matin pour changer une couche. Ne se sentait-elle pas coupable à l’égard de la femme de Murray, qui avait l’âge d’être sa mère ? Cela lui arrivait parfois, mais le plus souvent elle s’efforçait de ne pas y penser. Cela lui donnait l’impression d’être une salope. Mais c’était lui le salaud. »

Tard dans la vie, l’amour, page 62


En savoir plus sur 

http://www.lemonde.fr/livres/article/2017/07/09/nouvelles-le-sexe-septuagenaire-sans-fard_5158137_3260.html#BF27kQUJTGmd0bRA.99



24/03/2018
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