Grey PRIDE

Grey PRIDE

Après des vies de secret, les seniors gays toujours en quête de discrétion (AFP)

Après des vies de secret, les seniors gays toujours en quête de discrétion

AFP/Archives / FRANCOIS GUILLOTDes "Gais retraités" lors de la Gay Pride de Paris, le 24 juin 2000

"Pendant des dizaines d'années, j'ai vécu une double vie. J'ai pris le pli. Je ne vais pas me révéler maintenant". Quarante ans après la première Marche des fiertés parisienne, la discrétion reste de mise pour de nombreux seniors gays, moins militants que leurs cadets.

Jean, 75 ans, dit avoir eu "une homosexualité sans complexe dès le premier jour". Fier de sa vie intime encore "active", "extrême", "hard", ce septuagénaire grisonnant reconnaît pourtant rester "caché", "clandestin", comme nombre de ses camarades.

"Nous avons un héritage de discrétion que n'ont pas les jeunes", estime Jean, qui refuse de divulguer son vrai prénom. "Dans mon milieu professionnel, on me prenait pour un coureur de jupons", se souvient-il lors d'une réunion à Paris des Gais retraités, à laquelle participent une vingtaine de seniors.

"Mais c'était plutôt un allumeur de braguettes", l'interrompt Robert, suscitant un grand éclat de rires. A 79 ans, Robert, lunettes carrées, est une figure de cette association qui rassemble retraités et pré-retraités homosexuels pour des activités sportives, culturelles ou gastronomiques.

Lui aussi est issu d'une génération qui a connu "une période de répression importante des homosexuels".

Jusqu'en 1981, l'homosexualité était considérée comme une maladie mentale en France. Les actes "impudiques ou contre nature" ne cessèrent qu'en 1982 d'être passibles d'emprisonnement. Forêts, espaces verts et toilettes publiques furent longtemps les principaux lieux de rencontre de la communauté.

Les arrestations et humiliations policières furent nombreuses. Les tabassages multiples. La plupart des seniors gays rencontrés par l'AFP ont vécu dans leur chair cette répression.

- Hostilité -

"Certains, quand ils ont revendiqué leur homosexualité, ont affronté des gestes hostiles à une époque ou le dire était inenvisageable", constate Sébastien Lifshitz, réalisateur du documentaire "Les invisibles", pour lequel il a connu "une centaine" de seniors LGBT.

"Eduqués dans le culte de la discrétion, ils se racontaient à un petit groupe d'intimes. Mais la revendication, le geste militant étaient plus rares", note-t-il.

"Si je ne me suis pas affiché, c'était par préservation", opine François, 63 ans et chemise à fleurs. On s'en est sorti jusqu'à présent, on va continuer comme ça."

Les Gais retraités, dont 25 à 30% ont vécu une première vie hétérosexuelle, "ne sont pas du tout des militants", observe Rodolphe, l'un d'entre eux, qui a aussi eu femme et enfants. "Très contents" des avancées importantes des droits obtenues par la communauté LGBT, notamment le mariage pour tous en 2013, "ils veulent vivre tranquilles et pédés", sans être "montrés du doigt".

Francis Carrier, fondateur de l'association Grey pride (Fierté grise), analyse cette attitude comme de "l'auto-exclusion", qu'il qualifie de "self-défense des minorités". "Déjà, sexualité et vieillesse représentent un véritable tabou social. Si l'on ajoute le facteur homosexuel, cela relève presque de la +perversion+", regrette-t-il.

Le réflexe de dissimulation s'avère particulièrement important en maison de retraite ou dans les Ehpad, les établissements hospitaliers pour personnes âgées dépendantes. Par crainte d'être "ostracisées", nombre d'entre elles préfèrent "mentir" sur leur orientation sexuelle, explique-t-il.

- "Mis à l'index" -

AFP/Archives / STRINGERLa première Gay Pride parisienne, le 25 juin 1977

 

Grey pride a mis en place une ligne téléphonique pour seniors, qui, méconnue, fonctionne pour l'instant au ralenti. Richard Boitier, l'un de ses écoutants, psychologue à la retraite, se souvient d'un gay séropositif qui, dans les années 1990, avait été "mis à l'index" dans une maison de retraite où il intervenait. "Il n'avait plus le droit de sortir de sa chambre. Son repas lui était laissé devant sa porte".

La France compte 14 millions de retraités, en bonne santé, en difficulté, ou dépendants. Avec un taux d'homosexuels évalué à 5 à 7% de la population, on arrive à environ 800.000 d'entre eux d'ores et déjà en fin d'activité professionnelle, calcule Francis Carrier.

"Statistiquement, ces seniors sont plus pauvres, ils ont connu plus de parcours chaotiques, certains ont le sida, liste M. Carrier. Mais rien n'est pensé pour eux." Et de citer l'exemple des personnes trans, qui "ont le seul choix de se suicider ou de mourir isolées socialement".

Pour Robert, des Gais retraités, pas question pour autant de faire du "prosélytisme" pro-LGBT dans les maisons de retraite. "Nous sommes minoritaires dans la société. Et il ne faut pas que des gens minoritaires pompent l'air des autres".

Un discours "inaudible" pour les plus jeunes, qui relève "beaucoup de l'effet de génération", analyse Régis Schlagdenhauffen, sociologue à l'Ecole des hautes études en sciences sociales et spécialiste des catégories sexuelles. "Ces seniors ne sont pas allés sur des chars à la Gay pride car ils estimaient que cela n'était pas nécessaire", dit-il.

Mercredi, les Gais retraités s'interrogeaient sur le nombre d'entre eux, vraisemblablement réduit, qui se rendra samedi à la 40e Marche des fiertés parisienne, cette Gay pride où des dizaines de milliers de personnes sont attendues. Robert remarquait : "Quand pendant 50 ans on a vécu discrètement, on n'a pas envie à la dernière minute d'être photographié".



23/06/2017
0 Poster un commentaire

A découvrir aussi


Inscrivez-vous au blog

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 345 autres membres