Grey PRIDE

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Mais pourquoi les gays ont-ils des corps si musclés ?

Article de SLATE

 

Un article très intéressant sur la normalisation du corps des gays depuis les années 80. Image fantasmée du corps qui non seulement conduit au rejet de toutes les différences mais aussi à une stratégie d'échec et d'auto-exclusion tous ceux qui subissent ce diktat.

Pour les homosexuels, la pression sociale associée aux représentations de leur corps est forte.

 

«Je suis bien foutu pour un hétéro, mais mal foutu pour un gay.» Cette petite blague de la série American Dad est devenue un mème sur internet. Si elle est si drôle, c'est qu'elle pointe le paradoxe selon lequel on peut être plus ou moins bien foutu avec le même corps. Mais elle est un peu triste aussi. Parce qu’un peu vraie: quand il s’agit de physique, les attentes ne sont pas les mêmes pour un homme homo ou hétéro.

«Depuis que je suis sorti du placard, j’ai toujours ressenti cette pression de devoir présenter le meilleur de moi-même, explique Peter, un Parisien de 26 ans. Je ne suis pas certain que j’aurais ressenti la même chose si j’avais été hétéro.»

On trouve de nombreux témoignages en ligne sur l’expérience que vivent des homosexuels et l’image qu’ils ont de leur corps. Sur Slate, Mark Joseph Stern expliquait avoir «lutté pour garder ses épaules et mon dos poilus loin du regard d'autrui»Ici, Kenneth Miller, un blogueur américain, raconte la façon dont il perçoit son corps:

«En tant que jeune gay, je me sens en décalage. Comme si les petits bourrelets de ma poitrine me définissaient comme moche et que mes poignées d’amour me catégorisaient comme imbaisable.»

 

Bien entendu, il est plus facile de comparer son corps quand son compagnon a le même genre, que dans un couple hétérosexuel. En découle une sorte de compétition entre gays, notamment dans les jeux de séduction. D’après une étude réalisée par le site de rencontre Match.com, le physique est plus important chez les homosexuels lors de la recherche d’un partenaire:

«Avoir un partenaire qui est attirant physiquement est important pour 90% des hommes gay (…). 22% des homosexuels (contre 12% pour les hommes hétérosexuels) ont aussi exprimé un désir fort que leur rencontres soient plus athlétiques qu’eux mêmes.»

Ce sentiment de devoir «toujours présenter le meilleur de soi» se retrouve chez de nombreux hommes homosexuels. Bruno Boniface, psychiatre cognitif et membre de Psygay, confirme que c’est le cas de nombreux de ses patients. Ceux-ci vivent également «une grande inquiétude face au vieillissement», explique-t-il.  

Cette insécurité physique a des conséquences sur la façon dont les gays vivent leur sexualité. En Grande-Bretagne, une étude réalisée en 2012 par le Central YMCA de l’UWE Bristol, indique que 48% des hommes gays interrogés seraient prêts à sacrifier une année de vie pour obtenir le corps parfait. En comparaison, seul un tiers des hommes hétérosexuels seraient prêts à faire la même chose.

L’idée était de montrer des corps en forme et esthétiques pour contrer l’image du gay malade et malheureux. Ça a été repris

Même s’il existe très peu de travaux chiffrés sur ce sujet, les conséquences de ce mal-être gay ont été étudiées par quelques chercheurs, notamment aux États-Unis. Comme l’expliquait le site Salon en mars 2014, les hommes gays ou bisexuels ont trois fois plus de chances que les hommes hétérosexuels de souffrir de troubles alimentaires:

«Des statistiques du Journal international des troubles alimentaires suggèrent que 15% des hommes gays et bisexuels ont été victimes de troubles alimentaires durant leurs vies (…). Et dans les hommes victimes de troubles alimentaires, 42% s’identifient comme gay et bisexuels.»

 

Ce malaise bien sûr ne se limite pas à une simple question d'apparence. Mais une certaine pression sociale est directement liée à nos systèmes de représentation. 

L’après-Sida

Alors, ce corps gay parfait justement, il ressemble à quoi? Il suffit de faire un tour sur le site du magazine Têtu pour se rendre compte qu’il est, la plupart du temps jeune, musclé et épilé. Ouvrir l’application de rencontre gay Grindr, c’est se retrouver devant une pléthore de torses plus musclés les uns que les autres.

Le sociologue Sylvain Ferez, maître de conférences à l'université Montpellier-I et auteur du Corps homosexuel en jeu, Sociologie du sport gay et lesbien, estime que cette image du corps gay s’est mise en place à la fin des années 1980:

«Cette image s’est imposée dans l’après-Sida. L’idée était de montrer des corps en forme et esthétiques pour contrer l’image du gay malade et malheureux. Ça a été repris. Et maintenant on a une pression normative qui est excessivement forte.»

Le constat est également partagé par Arnaud Lerch, sociologue et co-auteur de Sociologie de l’homosexualité«Il y a eu une réaction épidermique à l’épidémie», admet-il mais aussi une volonté de contrer le cliché selon lequel un homme homosexuel ne pourrait pas être viril.Lerch parle d’«une réappropriation collective du stigma. On va alors inverser les normes et on va présenter une masculinité qui est parfois caricaturale, comme avec les YMCA».

Un porte-parole unique

La banalisation de l’homosexualité ces vingt dernières années, du Pacs au mariage pour tous, n’empêche pas le fait que les homosexuels sont la plupart du temps représentés comme des hommes parfaits par les médias généralistes ou la publicité.

En France, quand un personnage gay est intégré dans une série ou un film, il est rarement bedonnant ou âgé de plus de 40 ans. En 2014, la série de France 2 Hôtel de la plage mettait en scène un couple gay, une bonne nouvelle pour la représentativité gay au petit écran. Sauf que sur la plage, les deux personnages étaient de loin les plus musclés, contrairement aux personnages hétéros qui présentaient des physiques plus variés.

 


Florian Ferez juge que l’on retrouve là le besoin de la société française d’avoir des porte-paroles bien marqués pour les minorités:

«Ces images sont aussi le résultat du système français qui recherche une représentation légitime et unique. C’est très rassurant pour la société qu’il y ait un groupe homo homogène.»

Pression normative et société hétéro-normée

Avec la mise en avant d’un type de physique particulier, peu représentatif, c’est aussi une pression normative qui s’est installée à l’intérieur même de la communauté homo. C’est ce que note Arnaud Lerch: 

«Dès qu’il y a un personnage gay, tous les homos y vont de leur commentaire pour savoir si toute la communauté est bien représentée. Sauf que c’est impossible.»

Le sociologue ajoute: «Les hommes gays se vivent comme regardés. On est dans une logique réactionnelle, d’abord à l’intérieur de la communauté, mais aussi extra communautaire puisque la masculinisation est un projet à destination de l’extérieur.»

Je suis entouré de gens qui, malgré avoir subi la même oppression que moi en tant que gay, refusent de m’accepter à mon poids actuel

Louis Peitzman

Cette pression est d’autant plus grande que la société (médias généralistes, sphère politique), majoritairement hétérosexuelle et dominée par des hommes, cherche à donner une image rassurante des homosexuels. Pour Sylvain Ferez, le cliché voulant que tous les gays soient musclés rassure la majorité de deux façons contradictoires: 

«D’abord parce que prendre soin de soi, féminise le gay ce qui permet de dire: “ah il y a une erreur de genre, c’est une femme”.»

Et puis, à l'inverse, faire du sport est aussi une façon pour les homos d’être perçus comme des «vrais mecs». «Se montrer viril, c’est une façon de se conformer aux attentes de la société et de dire: “je suis gay, mais…”», explique le sociologue.

Sous-cultures

Reste une question: comment se sortir de la surenchère du physique? Comment exister quand l’on ne se reconnaît pas dans les catégories édictées par le milieu gay? Sur Buzzfeed, Louis Peitzman explique avoir toujours été rejeté par la communauté parce qu’il est en surpoids: 

«La honte que j’ai internalisée à cause de mon poids est largement dû au fait que la société traite les gros comme des citoyens de seconde classe. (…) Mais je suis entouré de gens qui, malgré avoir subi la même oppression que moi en tant que gay, refusent de m’accepter à mon poids actuel. Le résultat final étant que même si je suis sorti du placard depuis dix ans, je me sens toujours comme exclu de la communauté gay.»

Arnaud Lerch pointe, comme une réponse à cette pression normative, la création de sous-cultures gays. À titre d'exemple, les «Bears» mettent en avant le ventre et le poil comme une façon d’échapper à la dictature du corps musclé. Mais là aussi, les critères d’appartenances sont bien définis –et du coup excluant. Au final, comme l’explique le sociologue, l’évolution de ces normes passe tout simplement par la représentation que l’on fait des homos dans les médias généralistes et gays.

Une série comme Looking de HBO, qui met en scène des amis homos plutôt normaux, va par exemple dans le bon sens, puisqu’elle présente aussi aux spectateurs d’autres types de physiques.

 

L’existence de lieux gay-friendly, autre qu’un bar ou une boîte de nuit, est aussi importante. Sylvain Ferez note par exemple les équipes sportives gay, comme des lieux de socialisation «plus ouverts au niveau du corps». Contacté par Slate, Anja Andriamanantena, secrétaire du club de rugby gay-friendly les Coqs sportifs, confirme que nombre de ses membres sont là pour échapper à la dictature du physique.

Un monde plus gender-fluid

Reste quand même, la difficulté d’échapper à la «pression normative» présente sur les minorités. C’est à «chacun de faire un travail sur soi», explique le psychanalyste Bruno Boniface. Cette pression normative, justement, est largement due à ce qu’attend la société lorsqu’un individu se définit comme homosexuel. Mais que se passe-t-il si l’on refuse de mettre une étiquette sur sa sexualité?

C’est le cas de plus en plus de personnes, notamment chez les jeunes, depuis quelques années. Le chanteur Shamir, la mannequin Nyle Dimarco voire l'acteur James Franco refusent de mettre une étiquette sur leur sexualité. Et si l’on pourrait croire que cette appellation est réservée aux stars, de plus en plus de jeunes choisissent de ne pas se définir.

En Grande-Bretagne, une récente étude Yougov indique que 24% des jeunes britanniques ne se définissent ni comme gay, ni comme hétéro. Un signe que les représentations évoluent et que de plus en plus de personnes ne se reconnaissent plus dans l’image classique d’un gay au corps musclé et épilé.



05/12/2016
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